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Sur le sacré ...

« [le mystère du sacré] ainsi éprouvé procure une béatitude inouïe, mais de telle nature que l’on ne peut ni l’exprimer, ni faire comprendre en quoi elle consiste ; on ne peut qu’en faire la vivante expérience. […] la langue ne peut l’exprimer qu’en balbutiant. » Rudolf  OTTO, Le sacré

Immatériel, indicible, indépassable, le sacré n'est pas de ce monde. Il est donc "tout autre". Plus qu'un fait : un sentiment fort, éveillé par un phénomène spirituel intuitif et complexe à la fois.

Nous pressentons sa nature mieux que ne peuvent le formuler les mots, les concepts. Pour autant, depuis l'aube de l'histoire humaine, l'art ne cesse de lui donner corps, à travers des objets dont les formes et les matériaux cherchent et parfois trouvent le moyen d'exprimer l'inexprimable.

'Spirit' débute par un espace de confluence entre l'exposition temporaire et la collection Naïve du musée, qui s’ouvre aujourd’hui sur l’art Brut et Singulier. C'est ainsi que l’œil effleure une pierre taillée énigmatique du sculpteur autodidacte Roland Vincent, les textiles exubérants de Marie-Rose Lortet, magicienne des mailles et des nœuds, avant de se poser sur une grande boîte vitrée.

Celle-ci renferme dans son creux une célébration liturgique en miniature, faite de matériaux pauvres mais scintillants. Si le sujet exact peut sembler douteux (est-ce bien une cérémonie solennelle qui se cache dans ce foisonnement de papiers métallisés ?), on reconnaît sans peine la facture « populaire » de cet objet insolite, bricolé avec toute la liberté de l’imagination.

A partir d’un objet équivoque, fort éloigné des univers visuels du présent et pourtant familier, l’exposition ‘Spirit’ se dessine autour d’une collection privée d’objets de piété domestique.

A la fois modestes et étincelants, habillés de coquillages ou de papiers brillants, ceux-ci allient le sérieux de l’intention spirituelle à une matérialité hétéroclite pour le moins curieuse.

Conçus comme des boîtes - à secrets, à souvenirs ou à trésors, ces objets anonymes nous offrent un rare panorama des « mondes enfermés » issus de l'art populaire chrétien du 16e au 20e siècle.

La collection Trésors de Ferveur, conservée à Chalon-sur-Saône, rassemble patiemment ces ouvrages d’auteurs non professionnels, voire autodidactes, qui présentent pour le regard contemporain une étrangeté radicale.

Ils nous paraissent hautement incompréhensibles et pour cause : leurs usages, leur iconographie, leurs messages sont devenus inintelligibles avec le temps.

De curieux reliquaires des 17e et 18e siècles abritent d’infimes restes humains sanctifiés dans un décor architectural et végétal somptueux, fait de papiers roulés.

Fabriquées par de jeunes religieuses, les « cellules de nonnes » reproduisent fidèlement leur chambre, invisible au reste du monde, à la taille d’une boîte d'allumette ou d’un carton à chapeau.

Les « souvenirs de pèlerinages » et « boîtes de dévotion » en verre filé, œuvres théâtrales et pauvres à la fois, complètent notre traversée de mondes miniatures et clos.

Leurs fragiles matériaux tentent d’ouvrir nos yeux sur des réalités cachées bien plus profondes.

Si leur fonction nous échappe, elle se rattache à l'évidence à la notion de « sacré ».

Celle-ci résulte-t-elle de la charge symbolique des matériaux et des formes qui interviennent dans leur façonnage ? L’or, la lumière, l’exubérance végétale, le bois ou la pierre portent-ils «  en soi » les prémices du sacré ?

Sans prétendre y apporter une réponse ferme, ‘Spirit’ réunit autour d’un fonds d’art chrétien peu commun des œuvres remontant à l’antiquité ou provenant du bout du monde, situées elles aussi aux franges de l’art savant, de l’artisanat et de l’art populaire.

Des statuettes guérisseuses en bois, les Nudsus du peuple Guna du Panama, sont investies par des esprits primordiaux, lorsque des initiés font appel par la parole à leur pouvoir spirituel.

Trouvés dans l’Oise à Halatte, les ex-voto gallo-romains venus du Musée de Senlis font écho à ces statuettes amérindiennes : miroirs dans le temps et dans l'espace d'une même humanité vulnérable.

En contrepoint, trois œuvres des églises rurales limousines passent de l’ombre à la lumière : un douloureux Saint Roch, une stupéfiante Pieta en pierre du 16e s. et le portrait troublant d’une jeune inconnue - vierge chrétienne, sainte, ou dame romaine ?

‘SPIRIT’ ne traite pas du fait religieux dans sa dimension culturelle ou historique, mais opte pour une approche sensible de ces objets. L’exposition souhaite offrir une expérience de contemplation étonnante, oscillant entre les fastes du baroque et l’imagerie populaire, les recyclages improbables et les techniques ingénieuses, les symboliques complexes et une naïveté touchante.

A travers un parcours scénographique pensé comme un hommage aux collectionneurs et à l'esprit de collection, 'SPIRIT' présente plus de 300 objets d'ici et d'ailleurs, qui ont pour point commun d'avoir tous été « habités ». Par des esprits permettant à l'Homme d'exprimer l'inexprimable.

Par les questionnements poignants de celles et ceux qui les ont créés.

Habités, parce qu'ils semblent tous avoir recueilli un peu de l'âme de leur créateur.

Tous, ils répondent à des aspirations universelles et sans âge : espérer, guérir, sauver.

Détachées de leur contexte originel, les œuvres humbles, lumineuses, paradoxales, révèlent un ailleurs ou un autrefois fait de mystère, de foi,  à mi-chemin entre la magie et le prodige.

La création contemporaine conclut ce parcours, sous la forme d’un atelier d’inventeur : hymne au génie créatif humain. Les sculptures à tiroirs et engrenages d’Aurélien Lortet, les superbes collages surréalistes d’IR Denise apportent leur supplément d'étrangeté à l’exposition.

pieta                                                                                            Piéta en serpentine, 16e s.